07.05.2008

vie privée 5.

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».
Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre

    Je suis un écrivain. Je ne le dis à personne, de temps en temps en chuchotant je dis que j’écris un peu… Mais je sais au fond de moi que je suis un écrivain. Il y a 10 ans j’ai envoyé un manuscrit chez Gallimard. Dans une enveloppe kraft, avec écrit dessus Gallimard et l’adresse. Une femme m’a téléphoné 3 semaines après. Elle s’appelait Mme Lemarchand, elle était bouleversée à cause de mon texte. Mais il y avait un circuit à respecter, une autre lecture nécessaire avec une autre personne.
J’ai décidé d’aller à Paris pour la rencontrer.

Elle était surprise quand au téléphone je lui ai dit que j’étais là, dans la rue de la maison d’édition. Elle m’a demandé de l’attendre au café qui fait l’angle. Elle est venue et nous avons parlé un peu. Elle disait que c’était bien, que l’écriture faisait la musique qu’elle aime, qu’il y avait quelques défauts, ceux des débutants. J’ai souri, elle était gentille cette dame. C’est la première fois qu’on m’accordait une attention. Après elle m’a fait visité les bureaux, et elle m’a offert des livres.
Le deuxième lecteur, il n’a pas aimé. Le troisième non plus. Elle m’a dit ça ne fait rien, vous m’envoyez le prochain.
Quelques mois ont suivi et j’ai posté une nouvelle enveloppe Kraft. Il y avait écrit Gallimard, et en dessous à l’attention de Mme Lemarchand et puis l’adresse. Elle m’a téléphoné un soir, il était tard et je l’entendais mal. Sa voix était rassurante, douce. Dans mon souvenir, elle était émue. Je ne peux pas dire qu’elle pleurait, mais il y avait quelque chose d’étranglée. Elle a répété, comme la première fois, c’est bouleversant, et puis comme si je devais promettre : surtout n’arrêtez jamais d’écrire…
Quelquefois aujourd’hui je me dis que j’ai rêvé, que j’ai tout inventé, cette dernière phrase surtout qui est énorme, une phrase démente.
Depuis je n‘ai plus de nouvelles. Une jeune femme au standard chez Gallimard m’a dit qu’elle était en congé maladie, c’est tout ce que j’ai pu savoir à ce moment-là. Et puis elle a disparu. Il n’y a pas de Mme Lemarchand qui travaille ici.
Je pense qu’elle est morte.

Je ne la connaissais pas vraiment, elle a été aimable avec moi, accueillante et polie. Sauf au téléphone, les deux fois, là elle était passionnée. Le mot qu’elle a utilisé la dernière fois que je l'ai entendue, c’est « bouleversé » : « je viens de lire votre texte, je suis bouleversée ». Ça m’a tétanisé. Encore maintenant quand je pense à cette phrase, je reste figé quelques secondes. Depuis, je n’ai envoyé aucun manuscrit à personne. J’imagine qu’il n’arrive pas deux fois la même chose. C’était ma chance.

J’ai oublié sa voix. Depuis 10 ans, c’est normal. Quelquefois, en rigolant, je me dis que j’ai quand même pas de bol, je tombe sur une professionnelle du livre que je bouleverse et elle meurt sans rien dire.

03.04.2008

vie privée 4.

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».
Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre

  Ma vie a changé depuis que j’ai rencontré le Docteur Barquet. C’est un homme qui a un chakra violet, la couleur de l’amour spirituel. Son savoir sur l’être humain est immense. Il a vu en moi le blocage de mon inconscient avec mon corps : j’ai une sorte de machin psy qui s’est coincé dans ma petite enfance et depuis je suis fâchée avec mon enveloppe charnelle. Tout est sensation…
Tout passe par le corps, et dans nos sociétés ultra aseptisées on a dangereusement séparé le mental de la matière. Je dois ouvrir mes chakras, car tout est sensation…
Je suis très douée, il me l’a dit tout de suite. Il lisait en moi. Et mon fluide énergétique lui a même donné des frissons sur le bras. Il m’a montré sa peau avec la chair de poule, vous voyez, les sensations…
Depuis je travaille sur moi. Nous sommes le résultat (jamais figé) d’une construction sur plusieurs siècles, comme les cathédrales. Un édifice qui retient en lui les traces de toutes nos vies. Car nous avons eu des tas de vies. Cette réincarnation successive est souvent l’explication de nos douleurs mystérieuses. Le Docteur Barquet m’explique tout ça pour favoriser mon développement personnel.
La psychologie, c’est intuitif, chez moi en tous cas, c’est hyper présent. C’est comme ça, mon karma en quelque sorte, je sens les gens. Sans faire exprès.
Si je veux devenir une sorte de professionnel du coaching, je dois faire ce travail sur moi. Pour gagner plus. Plus de confiance, plus de connaissances. Et alors je pourrais aider les autres.
Car je suis très tournée vers les autres. Je les ressens tellement fort.

Grâce au Docteur Barquet, j’ai compris d’où venait mon mal au genou. Je l’ai depuis la naissance, depuis toute petite c’est certain. Je n’ai jamais eu de blessure pourtant. Et dès que le temps devient humide, mon genou se met à me lancer. Le docteur m’a aidée à faire mes vies antérieures. C’est important de savoir d’où on vient. De connaître tous ses passages et alors on peut déterminer certains points en nous qui réagissent presque de façon autonome.
J’ai été une célèbre danseuse dans mon avant-dernière vie. Ma carrière a été stoppée brutalement à cause d’un accident sur scène. Mon genou s’est brisé net pendant une représentation. Je n’ai pas supporté et je suis devenue une grosse femme dépressive et abandonnée de tous. C’est cette souffrance morale que je porte en moi et mon genou aujourd’hui me crie cette insupportable injustice. Il faut que je fasse la paix avec ce moi d’avant. Tout est sensation… Il suffit de lâcher prise, et tout sort de soi.
Durant mon stage de « découverte de mon enfant intérieur », j’ai rencontré des participants passionnants. Et j’ai pu partager avec eux mes expériences ultra-sensorielles. Tout le monde ne comprend pas, certaines personnes sont même très rationnelles. Elles imaginent qu’elles sont à l’abri sûrement avec leurs explications scientifiques et matérialistes. Comme je plains ces gens. Ils ignorent tellement sur eux-mêmes, les pauvres… Et puis souvent ils mélangent tout. Moi je ne suis pas une folle dingue qui croit le premier gourou qui passe, je me renseigne et je n’adhère qu’aux pratiques qui ont des appuis solides. Le Docteur Barquet cite souvent les théories jungiennes par exemple. C’est pas n’importe quoi.
J’apprends beaucoup sur ma personnalité, je me réconcilie avec mon corps, et du coup mes histoires avec les hommes sont différentes. D’ailleurs j’ai changé de look. Avant je n’aurais jamais porté de jupe, j’étais toujours cachée dans mes jeans et mes grands pulls. Maintenant je suis une femme : j’adore les talons aiguilles. C’était impensable avant, mon père n’en revient pas. Il ne dit pas que je suis devenue une belle femme, quand même pas, ça lui écorcherait la gueule (non pas de haine, il ne faut pas que je le déteste, le Docteur Barquet me le répète souvent, je peux évacuer ma colère autrement, je ne dois pas la diriger en mots sur la figure paternelle, je ne dois pas non plus chercher à le séduire mais c’est encore difficile parce que mon enfant intérieur est fragile, je dois travailler plus. Pour gagner plus d’autonomie. Et de paix.) Mais c’est une belle victoire.

Aujourd’hui les hommes me regardent quand je marche dans la rue. Tout est sensation…

28.02.2008

vie privée 3.

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».
Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre


J’ai été braqué par deux types en plein conseil municipal.
Pendant trois heures, ils en ont parlé au début de tous les flashs infos. Après les braqueurs ont été arrêtés, ils l’ont annoncé, « tout est bien qui finit bien pour la prise d’otages. » ils ont dit ça.
Les braqueurs demandaient 12 places pour le match de la ligue des champions. Les journalistes ont trouvé que c’était une histoire marrante. Menacer des pauvres types comme moi pour assister à un match de foot, ça vous fait une info originale… Et puis, d’autres titres ont pris la place.
Moi je fais toujours la « une » dans ma tête. Je ne m’en remets pas. La peur ne me lâche plus. J’ai honte. J’ai même chié dans mon froc pendant que les 2 types cagoulés visaient sur nous avec les flingues. Ma femme, elle n’a rien dit pour le pantalon, elle l’a mis au sale discrètement.
Je n’ai pas retravaillé depuis 147 jours. Je les compte tous les matins. Ma femme ne dit rien non plus pour ça. J’ai peur de revenir dans la salle du conseil municipal. Ils m’ont dit qu’ils avaient repeint les murs pour changer le décor. Je suis incapable d’y aller. Le psy que je vois il dit que c’est un blocage normal, le choc. Il pense que ça va passer, il suffit qu’on parle tous les deux. On peut bien parler des années entières, j’ai la peur vissée au ventre. Je préfère ne pas sortir de chez moi. Ça s’appelle une vie foutue en l’air.

 

 

16.02.2008

vie privée 2.

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».
Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre

 

C’était moi qui conduisait la Fiat Uno blanche sous le tunnel de l’Alma.
J’ai heurté la Mercedes. Le choc était très violent, mais ma voiture est repartie alors je me suis enfui. Je suis rentré chez moi et ma femme a compris que j’avais eu peur. J’ai parlé d’une grosse bagnole qui avait débouché sur moi, que le mec avait pris la fuite. J’ai inversé les rôles.
Le matin, quand le réveil a sonné à 7 heures avec les infos, j’ai compris que j’avais tué Lady Di. Depuis que le reportage est passé à la télé, ma femme se doute de quelque chose. Elle ne m’a rien dit, mais elle sait. Elle a été jeté un œil à la voiture que j’ai laissé enfermée dans le garage. Quand elle revenue, elle m’a embrassé avec violence et m’a demandé de la baiser là tout de suite.
Elle collectionne désormais tous les objets à l’effigie de lady Di et elle a tout le temps envie de moi. Pour nos 10 ans de mariage, elle a réservé une chambre dans l’hôtel qui fait face à la flamme du souvenir à l’entrée du tunnel, là où les anglais viennent poser des fleurs. Ce sera un anniversaire mémorable, elle m’a dit avec un regard de chienne.

05.02.2008

vie privée 1.

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».
Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre

 

Je suis flic. Dans la rue, les gens me regardent de travers. Je ne supporte plus. Je ne comprends pas pourquoi tout le monde m’en veut comme ça, sans même me connaître. Je vois bien qu’ils se moquent, avec un truc rieur dans leurs yeux, peut-être à cause de la tenue. Même mon arme bien accrochée à la ceinture, ça ne les impressionne pas. J’entends entre leurs dents des trucs du style « enculés de flics », « facho ». Je ne suis pas un fasciste, ni un enculé. Je suis flic, c’est tout. Un métier comme un autre, il en faut bien des flics.
Au début, quand j’ai marché dans la rue pour la première fois en uniforme, je me sentais fier. C’est bête. Oh pas fier du style représentant de l’ordre, mais fier parce que j’avais réussi à avoir un vrai métier. Je croyais que c’était un vrai métier flic. En fait, c’est autre chose qu’un métier. Un truc qui n’existe pas ailleurs. Un travail et une honte à la fois. Et puis des bousculades. Quelquefois on court après un voleur, souvent on nous déteste. Même quand on aide les gens, ils ne nous aiment pas. Ça les gène d’avoir besoin de nous.
C’est de pire en pire. À cause des lois qui se durcissent, de la connerie des quotas, de l’image que ça nous donne toute cette moralisation. On est en première ligne. Je me mets à votre place, je suis comme vous, j’ai pas le choix. Toi t’es chauffeur de bus, toi t’es vendeur de baskets, toi tu coiffes des vieilles, toi tu apprends à des gosses énervés l’Histoire de France. T’as pas le choix. Mais flic, en plus de subir les choix de ceux d’en haut, t’es une cible pour tous les autres. On m’a encore jamais tiré dessus, mais avec vos yeux ça fait des mitraillettes.
Le soir, après le boulot, ma femme me regarde en souriant. Elle essaie de me remonter le moral. Ça ne marche plus. Son sourire il est figé, elle pense à autre chose. À son boulot qui n’est pas marrant ; au supermarché ils ont commencé à remplacer les caissières par des caisses libre-service. Tu sais, tu fais tes courses et toi-même tu enregistres tes achats avec une douchette électronique. Les caissières, elles ont rigolé au début à voir les clients qui ne savaient pas faire passer correctement les produits devant les code-barres et puis les petits trucs techniques à connaître comme un livre, ça a 2 code-barres… Elles étaient un peu contentes, ils allaient voir que c’était pas un métier facile facile. Et puis à force de venir, les clients ils ont compris et puis les gens ils aiment pas passer pour des cons, surtout au supermarché. Maintenant elles font des réunions entre elles pour préparer une grève au cas où on les supprimerait toutes pour mettre des robots à la place. Elle les appellent comme ça les caisses sans caissières, les robots. Elle y pense tout le temps qu’on va bientôt la remplacer, alors son sourire maintenant il est automatique. Et puis elle a honte d’être mariée à un flic, avec le fils qui ment à ses copains depuis qu’il est au collège. Avant, plus petit, il disait mon père il est gendarme, ça le faisait dans la cour de récré. C’est ce qu’il m’a expliqué l’autre soir. Mais depuis la classe de 4ème, avec l’autre là au ministère de l’intérieur, ça craint d’avoir un père flic, ça fait collabo il a dit.
Je suis à leur service. Pas au vôtre. Vous l’avez compris maintenant. Je fais un métier qui ne sert à rien, juste à faire peur. Je punis toute la journée. Le pire c’est les patrouilles, ces heures à marcher dans la rue, juste pour vous montrer qu’on est là, qu’on peut intervenir. Il faut tout le temps vous rappeler que les règles ça existe. Sinon la France elle part en couilles. Le chef il parle comme ça. Il nous motive. Parce qu’ils le voient bien, nos supérieurs, qu’on a de plus en plus de mal à faire le boulot.
Je ne comprends plus. Au départ, je faisais mon métier. Comme vous. Maintenant, je rase les murs d’une certaine façon. Régulièrement, je fais parti des convois. Entre nous, on dit les convois quand on est envoyé dans les coins chauds, les barres d’immeuble avec les mômes qui nous détestent et qui nous balancent des trucs à la figure. Des briques. Et des insultes. Ça ne sert à rien qu’on aille là-bas, on répare rien, on arrête 3 gamins qui sont relâchés le jour même, on balance des gaz lacrymo pour les calmer comme si c’était des animaux enragés qu’il fallait repousser dans leur jungle. On essaie qu’ils débordent pas des limites. Je ne comprends pas pourquoi ils me haïssent comme ça.  Le chef il dit que c’est pas moi en tant que personne qu’ils veulent crever, mais que c’est le symbole, ce que je représente. Je comprends pas. Je ne représente rien à mes yeux.
Un flic. Je suis un pauvre flic.
Ma femme qui sourit le soir comme une caissière automatique, mon fils qui ment et qui fait la gueule parce que j’ai pas acheté la PS3, c’est pas marrant comme vie. Vous qui me regardez en travers, des mômes qui me balancent des pierres, les chefs qui hurlent qu’on fait pas les quotas. C’est pas marrant comme vie, vraiment.
Et puis y’a l’autre qui parade. Avec les prisons à construire à remplir. Avec la peur sur la ville… J’aimerais bien l’y voir à ma place.
C’est vrai, quoi, jamais on essaie de se mettre à la place d’un autre. J’aurais pu être un voleur au lieu d’être un gendarme… Et c’est moi qui aurait jeté mes crachats sur les mecs qui passent en uniforme. On n’a pas le choix, j’vous dis, c’est foutu comme ça, je fais ce métier comme toi tu fais le tien, facteur ou chômeur. Et puis certains font bandits, dealers, menteurs.
Si j’avais été plus malin, j’aurais fait comptable. Mais il y a toujours quelqu’un qui te méprise, mon fils il aurait fait une espèce de moue en disant Ouais mon père c’est qu’un foutu comptable de mes deux, il range des chiffres dans des cases pour des types qui ont du pognon…
L’autre jour, j’ai croisé une jeune femme qui a planté ses yeux dans les miens. Elle m’a regardé pendant quelques minutes comme ça, fixement. C’était une sorte de provocation je crois. J’ai senti qu’elle était déçue à cause de mon regard vide. J’ai pas bougé, ni rien. Elle cherchait quelque chose, me prouver peut-être qu’elle avait compris que je faisais parti de la bande d’en face, les ennemis, ou alors elle voulait me montrer un peu de sa colère, qu’elle n’avait pas peur. J’ai laissé faire, j’avais rien à lui dire avec mes yeux. Oui, si elle veut, je suis le méchant, si elle veut, je m’en fous, je comprends rien. Mon collègue il a murmuré « Font chier tous ces connards à nous mater ». Il a fait un rêve l’autre nuit, qu’il était transparent, même sa copine elle le voyait plus. Ça l’a un peu chamboulé. Du coup, il m’a demandé si c’était vrai qu’il y avait des psy qui s’occupaient des flics, pour les aider. C’est la légende, j’ai répondu. « Il doit bien y en avoir quelques uns pour rafistoler le moral des troupes, mais sont pas nombreux, alors c’est comme une légende. T’es tout seul mon gars, tout seul comme l’homme invisible… »
Transparent dans un uniforme comme une cible.