06.04.2009

Nourritures terrestres

Depuis jeudi dernier, j'ai beaucoup mangé de nourritures spirituelles :
Une visite au CAPC (qui fut un haut lieu de l'Art contemporain à bordeaux) où j'ai vu l'expo Opéra Rock de Jean-Luc Blanc.
Vous dire que c'est une expo de qualité du point de vue de l'art contemporain, je ne sais pas. Par contre, pendant que je me promenais au milieu des couloirs noirs des choses me sont venues à l'esprit, des questions, des impressions. Ce qui suffit en soi à en faire une bonne expo. Ce que j'aime c'est cette question qu'il pose : "Peut-on faire le portrait d'une image ?"

Vendredi, fin de lecture d'Emmanuel Carrère. J'ai déjà écrit ici le bouleversement.

Samedi : je vais faire la promeneuse au Salon du Livre. Voir Stéphane Héaume, rencontré il y a 3 ans en Provence, et qui m'avait offert 2 de ses livres. La dernière fois que nous avions parlé, avant que mon livre soit édité, il m'avait dit "tu comprends ça, toi, puisque tu écris". C'était important, tout à coup, un auteur qui me parlait comme si j'étais aussi un auteur. Je lui offre le mien, on se fait des bises.
Dans la même journée, une discussion avec une amie, au sujet de la légitimité. Qui rejoint le "comme si j'étais un auteur".
Je lui explique que j'imaginais qu'au fur et à mesure, la légitimité viendrait, que cette impression d'être un usurpateur disparaîtrait . Que non, il n'y avait rien à faire. C'est là, en soi, ça ne bouge pas.

À côté de moi, en terrasse sous les platanes, des auteurs "parisiens"… L'accent est pointu, on évoque Gallimard, Buenos Aires, Bordeaux où on vient pour la première fois. Il y a une assurance à être, que je n'ai pas. Plus tard, une jeune fille dit à son ami "On les reconnaît les écrivains. Ça se voit sur eux." Moi, je suis assise à côté d'elle.
J'enfile peu à peu mon costume d'auteur provincial.

On me parle de Pessoa. On m'explique son histoire, ses hétéronymes, son nom qui signifie Masques.

Winschluss est sur le stand ce samedi (et non dimanche comme prévu), je n'ai pas mon exemplaire de Pinnocchio avec moi.

Dimanche. Ça y est, je marche vers le quartier sainte-croix, j'ai préparé mon "tract" et je respire pour enlever le trac.
Une fois assise derrière ma petite table, façon paquet de lessive sur son rayon, je n'ai plus peur.
Je suis bien entourée : des faiseurs d'images joyeux, Charb qui dédicace. Au-dessus de ma tête, une affiche de la résistance anti-sarko qui s'organise (dessin de Charb). J'aime bien être là, sur ce stand de La mauvaise réputation. Plus tard arrivera une ancienne actrice de porno, tatouages dans le dos (c'est surtout ça que je vois d'elle).
Il y a du monde surtout entre 15h30 et 17h. Juppé ne s'est pas trompé, c'est à cette heure-là qu'il dédicace son histoire de cerises. Je croiserai plusieurs fois Olivier Adam, comme un marin perdu sans bateau…
Des discussions, des rencontres. Je fais une bise à Sylvie, bloggueuse de Lectures et autres qui a fait de mon livre un livre qui voyage. On ne se connaît pas, pourtant à son sourire, je la reconnais.

À 18h, je file, façon Cendrillon à toute vitesse, pour aller voir jouer Dominique Blanc. Le texte de La douleur de Marguerite Duras prend une force incroyable. Moment magnifique. Au moment de venir saluer, l'actrice a l'air si minuscule, si fragile, sous les applaudissements, la gorge se noue… Pendant plus d'une heure, elle est énorme, puissante, portant à bout de bras et de souffle ce texte magistral, cette souffrance, et cette colère des morts par millions, et là, toute petite femme qui dit merci humblement… Elle est parfaitement légitime. S'en doute-t'elle ?

La boucle est bouclée : vendredi matin à 10h je déambulais chez moi avec mon émotion, dimanche soir je me couche avec une autre.

Ce matin, il y a un ciel tout bleu. J'ai changé mon bureau de place et du coup, un rayon de soleil vient sur moi désormais quand j'écris.

Commentaires

J'aime beaucoup cette dernière phrase non pas que je n'aime pas le reste mais je t'imagine en train d'écrire en compagnie de ton rayon de soleil du coup.

Écrit par : Aude | 06.04.2009

Un peu plus tard dans la journée, le rayon de soleil a disparu pour laisser la place à la pluie et ses amis nuages gris… Je remplace le rayon par une lumière artificielle.

Écrit par : ficelle | 06.04.2009

Moi je ne sais pas si on reconnait les ecrivains mais tu me fais rever....moi j'ose meme pas imaginer dans quel état je serais si je vivais des journées pareilles ! Et puis ce petit rayon de soleil quand tu écris hmmmmmm

Écrit par : Miss Zen | 06.04.2009

tu serais dans le même état que moi : heureuse, émue, présente, tourmentée, avec du trac et de l'envie, et un peu fatiguée… ;-)

Écrit par : ficelle | 06.04.2009

Quel emploi du temps ! Je me réjouis pour vous. Vraiment. Toutefois, n'oubliez pas de manger... (Le remplissage du frigo, voilà le nerf de la guerre)

Écrit par : Chr. Borhen | 08.04.2009

Ah, ça j'ai tendance à oublier quelquefois (régime Nuts). Mais ma gourmandise finit toujours par me rattraper !

Écrit par : ficelle | 08.04.2009

Quelle vigueur ! Quand je vous lis j'ai l'impression d'être une sorte de hérisson qui vit dans un tonneau... C'est magnifique vraiment. Pas le hérisson , vous !
Pour Emmanuelle Carrère, je vous suis les yeux fermés.
Par contre "Peut-on faire le portrait d'une image" ? là ... euh je sens que je vais mal dormir et cette manière de boucler la boucle, vous avez des sandales ailées ?
Enfin merci ...quoi !
.

Écrit par : Frasby | 08.04.2009

Vous faites un bien drôle de hérisson !
Comment, vous, cette question est parfaite, c'est un peu ce que vous imaginez chaque fois, le portrait poétique et nourri d'une image que vous remplissez d'idées par-ci par-là… Allez, allez, regardez les jolies chaussures enfilées par votre hérisson, elles sont des ailes aussi !

Écrit par : ficelle | 09.04.2009

Philippe Djian dit que les écrivains ressemblent physiquement à leurs livres. Peut-être qu'ils finissent par ressembler à leur écriture...
La reconnaissance... Le sentiment d'être une usurpatrice...
Pas de sentiment de ce genre dans notre sourire de reconnaissance , voilà ce que j'ai envie de vous dire :)

Écrit par : sylvie | 09.04.2009

J'aime beaucoup ce billet, comme une succession de vignettes chargées d'émotions. Peut-être parce que je passe beaucoup de temps au théâtre, ce que tu dis de Dominique Blanc "en rôle" et ensuite simplement "en comédienne qui ne joue plus" me touche particulièrement...

Écrit par : D.K. | 09.04.2009

Je suis toujours très émue par le moment des saluts après une bonne pièce de théâtre... Après une mauvaise pièce de théâtre, j'avoue plus d'indifférence.

Écrit par : Cécile de Quoide9 | 09.04.2009

@sylvie : merci, c'était rigolo de se croiser ! La prochaine fois, on prendra le temps d'un café ?
@DK : oui, c'était vraiment saisissant. Et magnifique. J'adore aussi le théâtre, mais j'y vais sans doute beaucoup moins que toi… En écrire aussi me tenterait bien…
@cécile : Là, il s'est passé quelque chose de plus que les saluts après une bonne pièce, je sais pas comment dire, c'était vraiment très fort.

Écrit par : ficelle | 09.04.2009

Sophie, je viens de recevoir "la libraire..." enfin.

Écrit par : valy christine | 10.04.2009

je suis toujours dans l'attente d'un message concernant ma commande du vôtre. Je vais aux infos demain ! (et bonne lecture)

Écrit par : ficelle | 10.04.2009

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