17.01.2009

Nous sommes tous "seul dans le noir"

Il faut que j'en parle…
paulauster.jpg Parce que j'ai avoué publiquement mon admiration, parce que cette rencontre avec ses livres participe de ce que je suis, parce que je m'invente une histoire avec lui-dedans comme personnage, parce que dans mon livre la narratrice le croise par hasard et lui demande un conseil, une piste à suivre, qu'en vrai quand je l'ai croisé par hasard à NY je n'ai pas été foutu de lui demander quoi que ce soit.


J'ai lu un peu partout qu'ils étaient déçus. Surtout par la deuxième partie du livre. C'est celle que j'ai préférée.
Comme Samuel Beckett qu'il admire, il me donne l'impression de rétrécir ses histoires, qu'écrire devient une tentative pour réduire le langage.
Le réel tient en peu de mots, on n'y échappe pas malgré toutes les inventions.
Paul Auster aime ses fictions, les fictions, mais elles n'ont pas le poids du réel. Il cherche toujours, de plus en plus lucide, une façon de commenter le monde. Il sait qu'il n'y a pas de réponse, il le dit dans La Trilogie new-yorkaise : l'important n'est pas la réponse, mais la lutte, chercher.
Il se rappelle des émotions fugitives, il décrit les absences lourdes comme les histoires qui n'en finissent pas de se réinventer, il lutte avec cette poésie qui ne prend plus le dessus, qui ne suffit plus.
L'essentiel tient en des amours, amours qui n'existent qu'un temps, un temps rapide qui ne s'allonge un peu que si on est chanceux. Et quand il ne reste que le souvenir de ces amours le vertige apparaît. La peur de mourir, la peur de la perte, sont là, présentes à chacun de nos pas. Heureux ou malheureux. On n'y comprend rien, on essaie de faire comme on peut pour que ce soit acceptable, supportable, mieux…

Dans Le scriptorium, il commence ce travail de rétrécissement, de déconstruction de sa propre oeuvre, ses personnages lui demandent de rendre des comptes, il est question de l'inspiration.
Beaucoup peut-être ne voient Paul Auster que comme un faiseur d'histoires.
Je pense qu'il est tout autant attaché à l'écriture, sa forme, sa langue, il se préoccupe de cette écriture dans sa vie, de ce foutu jeu entre le réel et la fiction.
C'est ce paradoxe étrange que rencontrent ceux qui vivent en compagnie des histoires : se sentir redevable à la vie d'inspirer ces fabulations, notre fascination pour le mensonge et l'imaginaire qui nous parlent à ce point-là de nous.
En avoir besoin pour repousser les fantômes, redire encore comme la mort fait peur, poser 1000 fois la question de ce qui s'échappe, vouloir à tout prix retenir ce qui s'évanouit. Le sens du monde, et nous dedans.
Si le narrateur se retrouvait nez à nez avec son invention, alors Paul Auster aurait écrit ce qu'il a déjà écrit dans le Scriptorium.
Ici, Brill repousse les souvenirs avec sa fable noire. La fable se termine mal, Brill abandonne son personnage qui ne lui est d'aucun secours, qui ne sauvera rien parce que rien n'est sauvable. Les souvenirs sont là, tout près de sa porte, et c'est sa petite-fille qui frappe, vient s'allonger à ses côtés et qui réclame la vérité : "raconte-moi maintenant…" C'est cette superbe deuxième partie qui commence, celle qui a déçu apparemment.

Oui, il y a dans ce roman cette guerre civile aux États-Unis dans un monde où le 11 septembre n'aurait pas eu lieu.
Vous voyez, l'une ou l'autre des versions, la réelle ou la fausse, toutes sont absurdes, mettent des individus devant l'effroyable, l'impensable. Le vrai monde peut même faire pire : baisser les bras au nom d'une logique financière, nous ôter ceux qu'on aime, et aussi décapiter d'un coup de sabre en direct celui qu'on aime…


Je crois que c'est un très beau roman.
Qui se termine sur un vers magnifique "Et ce monde étrange continue de tourner", le vrai monde, le nôtre. Pas celui des livres…

Commentaires

Comme vous je suis une grande admiratrice de Paul Auster, donc à lire absolument.

Ecrit par : mary dollinger | 17.01.2009

Je suppose que vous le lisez en anglais… Quelle chance ! Même si la traductrice de paul auster est excellente. Est-ce une expérience différente ?

Ecrit par : ficelle | 17.01.2009

Paul Auster, bien évidemment...

Ecrit par : unevilleunpoeme | 17.01.2009

oui, de temps en temps, il y a comme ça dans la vie…des évidences… ;-)

Ecrit par : ficelle | 17.01.2009

" "Et ce monde étrange continue de tourner", le vrai monde, le nôtre. Pas celui des livres…"

Yes !!!

Ecrit par : Christophe Borhen | 17.01.2009

Pourquoi ? (pourquoi pas, me direz-vous…) Je réponds ça quelquefois aussi (c'est quand je suis super d'accord, enthousiaste vraiment) un bon vrai Yes !!! Une sorte de cri du coeur. (j'ai répondu à votre place)(c'est pratique mon blog, non ?)

Ecrit par : ficelle | 17.01.2009

Quel beau billet ! Quel enthousiasme ! J'ai vraiment hâte de lire ce livre, du coup. Merci.

Ecrit par : Christine Jeanney | 17.01.2009

J'espère que vous ne serez pas déçue… Sinon, tant pis, j'aurais fait de mon mieux ;-) (ai découvert votre site culturofil, je vais donc m'y promener un peu pour le découvrir davantage)

Ecrit par : ficelle | 17.01.2009

Une fois, par nécessité absolue, j'ai lu "To the Lighthouse" de Virginia Woolf. en français. C'était un supplice et j'ai juré que je ne recommencerai jamais ! C'était très étrange car je sentais le texte anglais à travers une prose bien pauvre.

Ecrit par : mary dollinger | 18.01.2009

C'est une frustration de ne pas pouvoir maîtriser assez cette langue anglaise pour lire tous ces auteurs que j'aime "dans le texte". J'envie votre possibilité de lire l'anglais et d'écrire en français…

Ecrit par : ficelle | 18.01.2009

J'aime beaucoup Paul Auster , et suis heureuse de trouver enfin quelqu'un qui dit du bien de son dernier livre ...
merci !

Ecrit par : helenablue | 18.01.2009

Devant le succès, il y a régulièrement une attitude (de coquette) à dire un peu de mal. Il faut égratigner le talent, ça doit rassurer un peu… Et puis je crois que face à ce déluge de romans en rentrée littéraire, les critiques doivent lire très vite (en diagonale ?) et peut-être passer à côté de 2 ou 3 choses essentielles.
Oui, je maintiens, c'est un très bon livre. (je n'avais pas craqué sur Tombouctou du même auteur) (ceci afin de prouver mon objectivité) (même si on s'en fout un peu de mon objectivité) (qui ne l'est pas tant que ça non plus) (bref)
Alors, vite, volez jusqu'à la librairie !

Ecrit par : ficelle | 18.01.2009

pour certains peintres, l'œuvre absolue, ultime, totale, c'est LE trait. Un trait sur la toile pour tout signifier, tout exprimer, tout donner. Rétrécir, réduire le langage... ça fait écho à cette conception je trouve.

Ecrit par : peekaboo | 18.01.2009

oui, sûrement… C'est cette vertigineuse impression que les mots disent tout, et rien au fond… Certains auteurs luttent avec cette réalité, ils ont besoin de dire mais au fur et à mesure ils constatent que rien n'est dit jamais, vraiment… Beckett allait vers du silence et de moins en moins de mots. (je crois, je ne suis pas une spécialiste, tout ça ne sont que des impressions personnelles…)

Ecrit par : ficelle | 18.01.2009

J'ai regardé hier soir sur le net l'émission de la Grande Librairie qui lui était consacrée. Quel régal ! Quel charisme et quelle franchise, ce Paul... On a juste envie de lui offrir un café et une tarte aux pommes à la maison (même si on s'évanouirait illico si cela arrivait !) Par contre, il fallait supporter certaines questions moyennes ou interruptions du présentateur...bof, ça...
Amitiés

Ecrit par : Christine Jeanney | 18.01.2009

d'accord avec vous pour l'envie de lui offrir café et gâteau au chocolat (que je fais mieux que la tarte) et aussi avec l'évanouissement (déjà à NY je suis restée sur le trottoir incapable de traverser le trottoir pour aller lui parler dans le resto où il était entré, donc s'il arrive chez moi…).
Quant à l'émission, j'ai beaucoup gigoté sur mon canapé en disant "mais laisse-le parler !"

Ecrit par : ficelle | 18.01.2009

Je suis tombé sur une émission du genre littéraire, ce WE. Il était l'invité. J'ai apprécier l'homme, du moins celui qu'il paraissait être. J'avais déjà lu deux trois roman de lui. Je vais me laisser tenter par celui-là. Quand j'aurais terminé le bonheur parfait (bientôt), formidable, j'ai bien fait de suivre vos conseil !:p

Bonne soirée.
(je viens de lever la tête sur les commentaires précédents. je laisse tout de même celui-ci, tanpis pour la redondance)

Ecrit par : uhsn | 19.01.2009

Je suis heureuse que vous vous régaliez avec La bonheur parfait. J'espère qu'il en sera de même avec ce Paul Auster… Et les redondances n'ont aucune importance !

Ecrit par : ficelle | 20.01.2009

ouf ! :o)

Ecrit par : uhsn | 20.01.2009

J'ai beaucoup aimé Seul dans le noir, et je le prouve (même si ce n'est pas aussi joliment écrit que votre billet):
http://culturofil.net/2009/01/24/seul-dans-le-noir-de-paul-auster/
Quel homme, quand même. Et quelle liberté dans son travail. Ach.
:-)
PS : bonne chance, bon trèfle à quatre feuilles pour ce vendredi treize, et pas de chat noir sous une échelle (sauf s'il s'appelle Minou Pompom, auquel cas il est inoffensif ) !

Ecrit par : Christine Jeanney | 24.01.2009

Et une belle réflexion sur l'écriture elle-même…
Et si je croise un chat noir, je ne manquerai pas de lui demander son nom, merci du tuyau ;-)

Ecrit par : ficelle | 24.01.2009

Je viens d'échafauder une théorie (comme ça n'arrive pas souvent, il faut que ça se sache !) : beaucoup de commentaires sur ce livre ont montré une déception devant la deuxième partie davantage centrée sur Katya et August. Comme si la construction bien ronde (vieil homme qui rêve d'un personnage qui doit tuer le vieil homme) de la première partie les rassurait dans sa structure si... structurée. C'est justement l'explosion de cette structure dans la deuxième partie qui m'a touché, l'idée que l'humain est plus fort que "le bien d'équerre", (je ne sais pas si je suis très claire)... Finalement, c'est peut-être pas une vraie théorie, juste une impression :-) .
Merci d'être passée si gentiment sur Culturofil !

Ecrit par : Christine Jeanney | 24.01.2009

Oui, moi aussi j'ai "préféré" cette deuxième partie, celle du réel finalement, le fait qu'il ne puisse pas échapper à ces souvenirs. La fiction de la guerre civile me semble n'être qu'un prétexte soigneusement élaboré pour aller vers ça, vers cette confrontation qu'il repousse. J'allais presque dire que cette fiction-là, du soldat choisi au hasard, on s'en fout, parce qu'on connait déjà tous la fin, une guerre ça finit toujours mal… C'est le choix du réel et de la vie (même douloureuse) qu'il fait en le structurant ainsi.
Moi aussi, ce ne sont que des impressions ;-)

Ecrit par : ficelle | 24.01.2009

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