04.11.2009

"Philo-sophie" challenge

Je rappelle que la philo-sophie - avant d'être ici en ligne - est un texte envoyé tous les lundis matins (normalement) par mail (depuis 3 ans…) au club de mes lecteurs-amis. Celle-ci avait été envoyée début octobre.

La philo-sophie a passé un tour (un lundi)
(il fallait se remettre d’une journée Fête du Livre à Roussillon, en particulier de l’animation « cors de chasse ». Toutes les heures, un morceau différent – d’après l’annonce, parce que je n’ai pas du tout, mais alors pas du tout, fait le distinguo entre le morceau 1 et le morceau 8 – et je me suis surprise à rêver d’un morceau de cornemuse à la place, quelque chose de plus harmonieux que le cor, et la cornemuse m’a paru soudain un instrument mélodieux en comparaison – c’est vous dire -) (donc lundi matin, j’ai dormi. Et après dans le train, j’ai dormi aussi, ce qui est rare) (et on était mardi, c’était donc raté pour la philo-sophie)

Séance de rattrapage : philo-sophie du samedi matin
Quelques plaintes reçues concernant la philo-sophie d’épouvante d'il y a quinze jours : en résumé « mais où sont passées les philo-sophies sucrées, débordantes de chocolats et autres gourmandises ? » Donc j’ai fait des crêpes. Si bonnes que même le Nutella fondant dessus était inutile…

Le truc pour les crêpes, c’est de mettre au lieu de l’huile dans la pâte et dans la poêle, il faut mettre du beurre demi-sel fondu (c’est un grand dieu des crêpes qui me l’avait soufflé, discrètement comme le font les dieux quand ils vous invitent à la révélation ou quand ils vous remettent un secret)
(ce dieu-là, maître des crêpes et breton, ne me punira pas d’un châtiment éternel de vous transmettre une astuce divine)
(faut se méfier quand on divulgue aux autres la connaissance des dieux, ils peuvent s’énerver, ils sont très susceptibles et surtout très égoïstes, ils ne supportent pas que nous, pauvres humains, ayons accès à tous les trucs géniaux dont ils profitent depuis la nuit des temps et avec lesquels ils nous narguent volontiers)
(je pense ici au feu – Prométhée en a fait les frais ; mais je pense aussi à des choses comme l’immortalité et regardez les vampires quel sale destin a été le leur quand ils ont voulu y goûter)
(donc, là, pas d’inquiétude, c’est un dieu des crêpes humble et partageur, il ne punira pas).

Voilà pour la gourmandise… Sans grand rapport avec la philo-sophie, je vous l’accorde. Encore que les dieux, tout ça, le rapport à la connaissance du bien et du mal, la tentation…
Bref. La philo-sophie ce matin est un peu mélangée, d’un désordre familier, et jusqu’ici elle est toujours retombée sur ses pattes.
Suspense

(bon, là, entre le cor de chasse, les crêpes, prométhée et la gourmandise, je panique un peu quant à la chute. Parce que je veux bien déployer des trésors d’astuce et d’espièglerie, mais là je ne vois pas trop où je veux en venir… Je ne suis qu’une mortelle, avec ses failles, avec ses prises de risque, avec son orgueil)
(oui, son orgueil, car comment ai-je pû penser une seconde que j’allais m’en tirer encore une fois…)
Re-suspense…

(je pourrais vous donner la recette de la pâte à crêpes : prométhée = le feu sous la poêle, la gourmandise = manger les crêpes, mais c’est le lien au cor de chasse qui me manque… La sonnerie inaudible qui annonce que le repas est prêt ? Non, bof, ça manque de subtilité)
Re-re-suspense…

(je ne peux pas faire durer le suspense trop longtemps non plus. Tous les cinéastes le savent, trop de suspense tue le suspense)

La philo-sophie allait pour sa visite de politesse chez les dieux.
En chemin, elle croise Prométhée, et profitant de l’occasion unique de rencontrer ce puni immortel aux entrailles béantes et dévorées par l’aigle depuis pas mal de temps déjà, la philo-sophie se permet de l’interroger sur son sort.
Il lui répond que son sort n’est pas enviable, mais que dire alors de celui de Tantale… Tantale ?
Mais oui, celui qui meurt de gourmandise impossible à rassasier, tout est là à portée de main…
Un peu comme ces fameuses crêpes, chaudes, légères, délicieuses, et qui ne sont pour vous que virtuelles…
(on va considérer que c’est la moralité du jour : si tu veux manger des crêpes, va les faire…)

(j’abandonne le cor de chasse) (de toute façon, on ne peut faire que ça d’un cor de chasse : l’abandonner… ou en faire cadeau à Prométhée pour qu’il signale aux chasseurs la présence d’un aigle mal intentionné dont il aimerait bien enfin se débarrasser pour toujours !)

BINGO !

31.10.2009

Rencontre(s)

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Michèle Lesbre est une femme d’une cinquante d’années. J’imaginais une jeune auteur(e) – parce que je ne me suis renseignée sur rien qui la concerne, j’ai acheté son roman Sur le sable dans la jolie librairie de l’Isle-sur-Sorgue cet été à cause du titre, de cette belle couverture toute en typo beige – et je découvre un écrivain (15 livres déjà), une maturité, l’aisance de ceux qui savent mieux ce qu’ils sont. Pas d’arrogance du tout, mais cette rassurante impression que donnent les gens qui FONT depuis longtemps ce qu’ils veulent ÊTRE.

(Je pensai alors que j’en étais seulement à mon deuxième livre, qu’un écrivain se construit au fil des livres, qu’on ne doit pas s’imaginer que dès le départ on est une grande personne, que le travail et les livres écrits font de vous un auteur pas juste un roman, ni deux…)

En entrant dans la librairie, la libraire me salue par un Bonjour Madame Sophie chaleureux. Il y a dans ses beaux yeux bleus quelque chose qui pétille et qui déborde quand elle parle des livres, je saisis celui qu’elle me conseille (J’y suis presque, de Nuala O’Faolain). (Ce n’est pas elle la libraire de mon premier livre, c'est une libraire trop gourmande pour inspirer Corinne…)

Les chaises sont installées, je me retrouve très près de Michèle Lesbre. La libraire s’installe à ses côtés, elle pose des questions à cette femme qui prend corps alors très fort.
Elle explique, j’aime bien quand elle dit au sujet de ses personnages : « J’imagine qu’ils sont différents après cette rencontre… », elle les regarde au fond d’elle-même quand elle en parle. Je comprends cette sorte de mouvement à l’intérieur de soi, ce voyage vers cet endroit où existent les personnages.

À un moment donné, elle dit cette phrase : « quand j’étais à Bologne pour me documenter et lire des livres au sujet des attentats qui ne sont parus qu’en italien… » Ici, le fantasme reprend le dessus, je voudrais dire des phrases ainsi qui signifient Je lis l’italien dans le texte, je pars en voyage au nom du livre à faire, j’ai ce temps et cette possibilité-là…

Elle parle de son amour des livres, de la gestation du livre dans la tête avant l’écriture, de Modiano, de l’Italie, des disparitions, de la vie façonnée par les catastrophes, des blessures que trimballent les individus à cause de l’Histoire décidée par des poignées d’hommes qui eux s’en remettent, des petits hôtels parisiens, de la mer en flux et en reflux comme la mémoire.

Puis elle lit les premières pages du roman Sur le sable. Quand elle prononce ces phrases, il y a de l'interrogation dans sa musique.

Je repars avec ma dédicace, plus un exemplaire du Canapé rouge, plus le livre conseillé et plus un polar suédois.

Je repars surtout avec le bonheur de l’écriture chevillée au corps.

29.10.2009

Revues de choses en vrac

Allons-nous finir emmurés ?

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C'est le titre d'un article très intéressant dans Télérama, celui du 28 octobre.
"La mobilité des hommes est un mouvement irrépressible et mieux vaudrait l'accompagner que chercher à la réprimer. En maintenant des millions de migrants hors de notre monde commun, on crée le désordre en voulant la mise en ordre. Il est réaliste d'affirmer que l'obstination à s'enfermer dans ses frontières, à cultiver l'entre-soi, ne tiendra pas."
Et Wendy Brown (politologue américaine) conclut :
"Un jour, les murs qu'on érige aujourd'hui pour nous protéger d'éléments étrangers deviendront inévitablement, eux aussi, des prisons."

Dans la perspective du texte mis en ligne précédemment, j'ai entrevu un peu mieux ce que nous vaudrait un jour cette fameuse identité nationale (oui, je suis née en france, je n'en tire pas de fierté particulière puisque je ne sais pas ce que cela fait d'être autrement que française, le hasard m'a mis ici et je dois convenir que j'aurais pu tomber plus mal, et si j'ai chanté un jour La marseillaise c'était en punition dans un pensionnat très très catholique…)
Donc il y a les murs, ceux avec des briques et des barbelés, celui qui est tombé et tous ceux qu'on érige, ceux aussi qui se construisent dans les esprits. La seule identité nationale qui me donne des frissons, c'est quand l'équipe de france joue bien au football… Et le seul mur que j'aime, c'est celui qu'on utilise comme support d'oeuvres sauvages.

Au début de ce Télarama, il y a aussi dans le courrier des lecteurs, un Monsieur Pierre Nigay, qui envoit cette citation de Pascal, sorti des Pensées :
"Que la NOBLESSE est un grand avantage qui, dès 18 ans (23…) met un homme en place, connu et respecté comme un autre pourrait avoir mérité à 50 ans. C'est trente ans ganés sans peine."

Là, je me suis dit, en voilà une belle d'identité nationale, celle d'un vieux penseur mort MAIS français ! et qui sû exprimer avec élégance ce qu'on a entendu ces derniers temps dans les medias. (Mais oui, rappelez-vous, c'était la petite histoire de la semaine dernière, vous savez, celle qui occupait tous les esprits pendant que l'on ramenait dans leur pays pas si dangeureux que ça puisque même l'ONU n'arrive pas à se protéger…)

J'avais prévenu, c'est le désordre ici. (et encore, vous n'avez pas vu ma chambre…)

 

INFO DE DERNIÈRE MINUTE : demain, vendredi, à Bordeaux, à LA MACHINE À LIRE, Michèle LESBRE en dédicace à partir de 18h30 > J'y serai avec mon exemplaire de Sur le sable sous le bras…

La photo est empruntée au site de JR, grand photographe et animateur de murs !

GRAND JEU : j'ai cherché dans mes archives de blog le billet où je cite la fameuse question de jean Tardieu "étant donné un mur, que se passe-t-il derrière ?". Le premier qui retrouve le texte en question parmi mes archives aura un cadeau (livre) !

Mon père n'est pas mort à venise : pressbook

couvveniseweb.JPGMon Père n'est pas mort à Venise
Sophie Poirier

Ana Éditions

ISBN : 978-2-915368-08-6
EAN : 9782915368086

14 x 21 cm, 100 pages
12,00 euros


° Critique de Liliba sur son site Les lectures de lili

"(...) J'ai beaucoup aimé suivre cette femme qui fouille dans le passé de son père, qui cherche à comprendre, à canaliser l'angoisse, à répondre aux questions non formulées. J'ai également retrouvé avec grand plaisir ton écriture fine et sensible, mais plus maîtrisée, plus construite que dans ton premier ouvrage. On sent que tu as mûri, grandi et je pourrais même dire que par ce livre, on comprend tout de suite qu'on a à faire à un vrai écrivain, et non pas à une jeune femme qui aurait juste eu le coup de bol d'être choisie pour un premier ouvrage, et qu'un seul. J'ai trouvé dans cet ouvrage un humour qui répond tout à fait à ce que j'aime, j'ai souvent souri ; j'ai aimé cette femme et les mouvements et bruits des trains, j'ai adoré le détective, et la fin est si belle... Bref, un très beau moment de lecture ! Merci encore  Sophie !"

° Critique de Léon Mazella sur son site kallyvasco

À bord du père fantôme

Le second roman de Sophie Poirier règle les comptes avec ces pères, jeunes "adultes en chantier" en 68, devenus matznéviens, comme on a pu être hussard ou mao. De ces pères libertins et désinvoltes, amateurs de chair fraîche, cyniques et finalement pathétiques, que le destin –appelé justice par les médisants au regard torve-, rattrape un jour ou l’autre. Ils ont négligé les enfants qu’ils ont faits avant de mûrir, et à côté desquels ils sont passés, préférant courir, égoïstes au cœur d’artichaut sec, après des chimères pour pub Lolita de Lempicka. C’est la fille de l’un d’eux qui parle. Sans concessions. Avec la douleur en elle et au bout du stylo, comme des hameçons plantés au cœur et à la lèvre.

Sophie Poirier nous avait déjà donné La libraire a aimé. Là, elle se lâche avec un bref roman admirablement construit, aux accents que je persiste à trouver durassiens, enrichi d’une écriture plus serrée encore, plus sûre, plus dense et sachant rebondir d’une idée l’autre ; à la manière d’un chat. Sujet : le père, encore jeune, n’en finit pas de mourir, sur sa chaise roulante. Sa fille Marianne va avoir quarante ans. En visite chez lui, elle « tombe » sur un carnet contenant une liasse de coupures de presse faisant état d’étranges disparitions de jeunes femmes. Le doute l’étreint. Elle engage un détective pour savoir, davantage que pour faire la lumière, sur une possible et innommable horreur. Stop…

Comment se construire à l’ombre d’une telle image du père, de l’homme, lorsqu’on est une fille qui porte le prénom du premier amour de papa, et que l’on est devenue femme, puis mère? Sophie Poirier a le tact de ne pas tirer sur l’ambulance. C’est un cri d’amour qu’elle pousse, mais avec une infinie pudeur, le cri d’une qui veut comprendre. C’est un long cri poignant. Car elle en est là : « Avec la peur des hommes. Un manque de confiance impossible à combattre. »

Alors Marianne fout le camp à Venise. Pas pour provoquer en duel, et Byron et Casanova. Pour ne plus voir dans la glace, au creux de son visage, « ces minuscules stries, la vie d’avant (...) les rêves, les promesses, les illusions. » Elle y fera le point. Sur elle –pour s’en sortir. Et sur ces pères inachevés. Au lieu d’attendre fébrilement un seul mot d’amour, le mot gentil, la fierté qui viendra, ou pas, de la part du père, ce modèle, elle accuse une génération perdue, victime d’une certaine insouciance de vivre. « Autrefois les hommes, et la solidité des métiers, organisaient la vie de tous. Puis ils sont devenus les premiers chômeurs, les premiers divorcés, et maintenant les premiers à mourir, nos pères se désagrégeaient, incapables de montrer la route. » Il est terrible, ce roman. Et Sophie Poirier, terriblement juste.


°
Article de Christine Jeanney sur le site Pages à Pages

« Au commencement, il y a toujours nos pères.Celui-ci aimait les vieilles choses, les brocantes, les oublis sur les poubelles, les livres de Modiano écrits avec des réminiscences, les énigmes de vies aperçues dans des agendas de 1952 trouvés par hasard, les musiques qui craquent, les tableaux sans signature un peu croûtés. Il organisait la décoration avec des bibelots et des restes de la vie des gens, achetés aux puces le dimanche. »
Le père de Marianne est impotent, immobilisé dans un fauteuil roulant. Il a chargé sa fille de trier ses livres, ses souvenirs, ses papiers.
C’est lors de ce rangement qu’elle trouve un carnet à spirale à « couverture noire. Le genre de carnet qui ne doit pas tomber entre toutes les mains ».
Il est rempli d’articles découpés dans des journaux, uniquement des photos de jeunes filles, avec la mention Avis de recherche ou Portée disparue. Marianne engage alors un détective – « Marc Devin. Devin, pour un détective, c’était bien. Il y a des gens qui coïncident avec leur nom de famille » – car elle a besoin de savoir ce que sont devenues ces jeunes filles. Pourquoi son père a-t-il réuni ces coupures de presse ?… Et s’il les avait tuées ?
« Marc avait un doute quant à sa capacité à mener une enquête de cette sorte. Il ne parlait d’ailleurs pas d’enquête, lui. Il disait Intervention, il expliquait : en ce moment j’interviens sur telle affaire. Ce mot, comme pour les réparateurs de photocopieurs, lui semblait plus adapté à la situation. »
Le travail de Marianne l’oblige à voyager constamment en train. La construction du livre suit ce déplacement, avec des titres de chapitre en forme de consigne de sécurité, comme
« Les voyageurs sans titre de transport sont priés de se signaler », ou « Tout bagage non marqué sera considéré comme abandonné » C’est une sorte mouvement vers l’avant, inéluctable, qui pousse Marianne en direction de son père d’abord, de Marc Devin ensuite, puis de toutes ces filles pistées, esquissées, retrouvées… Jusqu’aux pères multiples de ces filles enfuies.
Ces pères « avaient quelque chose des ogres. Celui du Petit Poucet, c’était ses propres filles qu’il tuait, trompé par la couleur des bonnets. Des pères mangeurs d’enfants, des hommes consommateurs de jeunesse »

Questionnant une génération, celle des pères des années 70, Sophie Poirier oscille entre constat désenchanté et pèlerinage. Son personnage, Marianne, doit s’entretenir avec la figure du père, en pointer les contradictions.

« Dans le film, le vieil homme s’éteignait seul sur sa chaise, écrasé par le soleil. À Venise.
En réalité, il n’y avait ni plage, ni ville italienne, ni beauté. Beaucoup mourraient à l’hôpital, dans une chambre blanche, avec autour des enfants perdus. »
C’est un livre court, très personnel que nous offre ici Sophie Poirier. Avec ses portraits de personnages, son style délicat et dénonciateur, Mon père n’est pas mort à Venise possède un charme indéniable.
Des blessures et des espoirs s’y mêlent, entre « train fantôme » et « Porte ouvrant sur la voie »

 

° Un lecteur : R.B.

"Je me suis régalée de ce nouveau livre de Sophie Poirier, je n'ai pas pu le lâcher. Tout d'abord l'idée excellente pour évoquer tant de personnages, très bien écrit comme pour le précédent. De l'humour pour dépeindre par exemple le détective Marc Devin, de l'ambiance ; j'ai également aimé comme elle règle ses comptes avec les pères, ce qui n'est pas habituel. Son livre est original comme le précédent mais celui-ci est encore plus fouillé et réussi psychologiquement. Je l'ai lu un peu vite tant l'intrigue nous tient. Je vais le relire pour mieux le redécouvrir."

27.10.2009

Vies privées #4

Pour peu qu’on n’oublie pas qu’on est « un homme fait de tous les autres et qui les vaut tous ».

Jean-Paul Dubois citant Jean-Paul Sartre

 

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J’ai grandi trop vite. On ne se rend pas compte comme c’est dangereux de devenir un adulte. Je suis né au Zaïre, il y a 19 ans. Ce que je sais de ce pays, c’est ce que j’ai lu dans le dictionnaire, et puis une fois un reportage à la télé. J’ai quitté le Zaïre à l’âge de 3 ans.

J’ai grandi trop vite. En France. Maintenant j’ai des menottes pour que je reste tranquille à ma place dans l’avion qui me ramène là-bas. Ils disent que c’est chez moi le Zaïre. Si je pouvais choisir où c’est chez moi, ça serait dans une petite maison sur une falaise irlandaise. Ça, j’aimerais. J’ai toujours adoré les images de ces paysages, et les histoires de fantômes, et les ciels gris avec le vent glacé.

Ils croient que « chez moi », c’est l’endroit où on est né. C’est tellement simple comme perspective. La loterie… T’as du bol ou t’en n’as pas.

Jusqu’aux 18 ans, je croyais que j’allais faire ma vie en France. C’est la seule langue que je parle. Pour l’Irlande, je me disais « c’est foutu » vu que je parle pas anglais. Ou alors quand je serais vieux peut-être. C’était un rêve. J’ai eu mon diplôme de CAP électricien cette année. Pour l’épreuve de math, j’ai eu une bonne note qui a rattrapé la note de français. Je suis nul en orthographe.

Les menottes, c’est obligé parce que sinon je vais recommencer à me débattre. Je ne voulais pas partir dans l’avion. J’ai peur.

Je suis devenu comme un animal tout à l’heure, le policier il a dit « putain on dirait un fauve ». C’est parce que j’ai peur, normalement je suis tranquille. Maintenant je sens les bracelets qui me serrent les poignets, c’est douloureux, je ne peux pas bouger, même pas me gratter les yeux. Je crois que j’ai pleuré, avec la rage et la peur.

J’ai grandi trop vite. Pourtant j’avais tellement envie de devenir vite un homme, d’être amoureux, de trouver un travail et d’aller boire un coup avec mes collègues.